En 1951, Alfa Romeo lançait son premier 4×4… et prenait sa revanche sur Fiat lors d’une célèbre course italienne

Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, Alfa Romeo panse ses plaies comme une grande partie de l’industrie du Nord de l’Italie, qui a été ravagée par les pillages allemands et les bombardements alliés, comme l’usine historique de Portello, en grande partie détruite par les raids aériens de 1943-1944.

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En 1950, le renouveau d’Alfa Romeo est en marche : la marque présente la berline 1900 à structure monocoque et triomphe en F1 avec les Alfetta 158/159. Mais la production automobile est encore limitée et semi-artisanale. Pour survivre, Alfa Romeo en vient même à commercialiser des cuisinières ! Le constructeur milanais dispose d’un autre atout dans sa manche, la division Veicoli Industrali qui produit depuis le début des années 30 des autobus, des trolleybus et des camions, dont bon nombre ont servi dans l’armée italienne et la Wehrmacht.

Un Land Rover en cobaye

Le pays est autorisé à se réarmer en tant qu’allié des États-Unis dans le nouveau contexte de la guerre froide. En 1950, Alfa Romeo décide de répondre à l’appel d’offres du ministère italien de la défense qui veut remplacer les vieilles Jeep américaines avec un véhicule tout terrain de reconnaissance léger, l’Autoveicoloda Ricognizione, qui donnera les initiales AR pour identifier le modèle. Le grand rival turinois FIAT a une longueur d’avance et a été contacté en premier. Quand le projet est révélé au public, FIAT a déjà bien avancé dans la conception, mais Alfa Romeo lui emboite le pas, malgré son inexpérience totale dans ce genre de véhicules. 

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Qu’à cela ne tienne, un Land Rover 80 est acquis en Suisse, désossé et étudié sous toutes les coutures par l’équipe technique placée sous la tutelle de Giuseppe Busso, un grand ingénieur dont la renommée sera acquise dans les années 50-60 par la conception des fameux moteurs Bialbero et V6 Busso pour les voitures sportives d’Alfa Romeo.

Sophistiqué et agile

Ce projet prend d’abord comme appellation M pour « Militare » et 1900 car le châssis est équipé d’un beau moteur, un 4 cylindres 1900cm3 à double arbre à cames en alliage léger, avec culasse en aluminium, qui équipe la magnifique berline Alfa Romeo 1900. Ce noble moteur, incongru pour un véhicule militaire à vocation rustique, a été revu pour une utilisation 4×4 avec un taux de compression réduit de 7,5 :1 à 7:1 pour utiliser un carburant à indice d’octane inférieur, via une modification du profil des cames afin d’augmenter le couple à bas régime. Il produit 65 ch (au lieu de 90 ch sur la berline) à 4400 tr/min avec un nouveau calage pour délivrer le couple maximal de 12,5 Kgm à seulement 2500 tr/min.

Le châssis, dont l’empattement est allongé de 20cm par rapport au Land Rover, est classique, en acier, avec des longerons et des traverses, mais n’oublions pas que ce 4×4 militaire est conçu en partie par des ingénieurs qui font de la compétition automobile. Il reçoit ainsi quelques raffinements techniques : il supporte une suspension avant à roues indépendantes, avec triangles déformables et barres de torsion longitudinales, et une suspension arrière à essieu rigide, avec ressorts à lames. Les amortisseurs peuvent être tarés différemment par un simple changement de gicleur, opération réalisable en quelques minutes. Un thermostat permet le maintien du rélage malgré les variations de température d’huile.

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Le système de transmission intégrale comprend une boîte de vitesses manuelle à quatre rapports avec démultiplicateur et commande manuelle pour l’engagement de la traction avant. L’originalité du 4×4 Alfa Romeo, c’est de se doter d’un blocage de différentiel sur les roues arrière quand le Land Rover n’en avait pas encore, ce qui favorise la conduite et la stabilité sur terrain glissant. Grâce à ce système, il affiche de belles prestations de franchissement, capable de passer une pente maximale de 120% (50°), avec une capacité de passage à gué de 70 cm. Son moteur dynamique, malgré ses 65 chevaux, permet au véhicule d’atteindre 105 km/h, consommant néanmoins 15 litres d’essence aux 100 kms.

La patte Alfa Romeo dans le design

Le dessin évolue nettement sous le crayon d’Ivo Covucci avec des phares encastrés de part et d’autre de la calandre et des ailes simplifiées qui lui donnent un style plus élégant et moderne. La carrosserie en acier est complètement ouverte mais peut être recouverte de rideaux, et équipée d’un pare-brise rabattable, de portes battantes, d’un logement de roue de secours sur le capot ou derrière les sièges. À l’avant, la calandre reprend la forme du bouclier Alfa Romeo, le fameux Scudetto. Au-devant des portes se trouvent des indicateurs à tige et des grilles de ventilation à air chaud, alors qu’une pioche et une pelle sont placées à l’arrière. L’habitacle peut accueillir 6 personnes sur les deux sièges avant et sur les deux banquettes arrière, le tout recouvert de vinyle. Le tableau de bord très simple regroupé derrière le volant à trois branches est en bakélite noire et comporte quelques instruments circulaires, avec le plus grand compteur de vitesse / odomètre à gauche et l’indicateur de niveau d’essence, la jauge de pression d’huile et les plus petits à droite.

Photo Nicolas Anderbegani

FIAT gagne au prix

Les prototypes Fiat et Alfa sont éprouvés lors des épreuves de qualification de l’armée qui débutèrent en mai 1951, lors d’un test comparatif avec le Willys MB. Ces premiers tests permettent de rectifier certains défauts, avec des rapports raccourcis et l’adoption d’une lubrification à carter sec avec réservoir d’huile séparé pour assurer la lubrification même en cas de forte déclivité.  Engagé dans la course avec FIAT qui peaufine son “Campagnola”, Alfa Romeo présente au public l’un des prototypes en marge du Grand Prix d’Italie, avec le champion du monde de F1 Nino Farina au volant. C’est à ce moment-là que l’AR51 1900 prend le surnom de « Matta » – folle en italien – en raison d’une habile campagne publicitaire orchestrée pour séduire des acheteurs potentiels : une Alfa Romeo AR51 escalade des lieux improbables, comme les marches de l’accès à la Basilique d’Assise ou le « Monte Stella » à Milan, la fameuse colline créée avec les décombres des bombardements américains sur la ville à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Le Matta est supérieur au Fiat Campagnola sur de nombreux points. Son châssis est plus sophistiqué et son moteur, malgré une puissance réduite, conserve son caractère sportif. Mais FIAT a d’autres atouts : une plus grande expérience de la production en série, une consommation moindre et, contrairement à Alfa Romeo qui est partie d’une feuille blanche, le géant turinois a pu puiser dans la banque d’organes de ses stocks de pièces et de ses modèles innombrables. La sophistication fait craindre aussi des coûts d’entretien supérieurs et une fiabilité moins sûre. Résultat : le Fiat Campagnola ne coûte que 700 000 lires, contre 1,9 million de lires au Matta ! Sans surprise, Fiat remporte le marché, mais fort de ses performances, le Matta reçoit tout de même un lot de consolation (n’oublions pas qu’Alfa Romeo appartient à cette époque à l’organisme d’état IRI, ce qui en fait donc une entreprise publique) : 1 281 exemplaires pour l’armée, 457 pour la police, 29 pour la marine, 11 pour l’armée de l’air et quelques dizaines d’exemplaires pour divers autres corps de l’Etat.

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Une version civile, sans plus de succès

Initiée à partir du printemps 1952, la production du nouveau modèle est achevée dans deux usines Alfa Romeo différentes, le moteur étant construit à Portello tandis que l’assemblage final se fait à Pomigliano d’Arco, où les moteurs d’avion sont encore en cours de construction après la guerre. Néanmoins, ces commandes publiques ne suffisent pas à amortir les frais de recherches, ce qui pousse Alfa Romeo à développer une version civile, l’AR/52, avec des modifications. Le confort est amélioré, la teinte devient beige et l’équipement évolue.

Un prototype à moteur Diesel, des Matta break « tout acier », des Matta chasse neige à destination des collectivités territoriales sont étudiés, ainsi qu’une version Ambulance carrossée par Fissore entre 1953 et 1955. Après seulement 2059 exemplaires écoulés (contre plus de 39 000 pour le Campagnola de FIAT) et un échec auprès des particuliers, Alfa Romeo stoppe la production en 1955. Dans les années 80, Alfa Romeo tentera de nouveau le coup du 4×4 avec un prototype AR148, mais l’intégration du constructeur, alors en plein marasme financier, vendu par l’Etat et intégré au sein du groupe FIAT en 1986, aura raison de ce projet.

La course dans le sang !

Pendant très longtemps, il était inenvisageable qu’un nouveau modèle Alfa Romeo n’ait pas un programme sportif. Et bien, le Matta n’y a pas échappé ! Faute de succès commercial, le prototype AR/52 connaît une certaine notoriété en lien avec le sport et l’aventure ! Elle a participé à plusieurs raids en Eurasie, en Arctique et dans les Andes. Utilisé comme véhicule officiel par l’équipe de Fausto Coppi lors du Tour de France victorieux de 1952, la Matta surtout ne trahit pas ses racines et son ADN Alfa Romeo, se distinguant en course automobile ! 

L’AR51 Matta est engagé aux Mille Miglia 1952, la célèbre course sur route d’Italie du Nord, pour laquelle une catégorie des voitures militaires a été établie. Le ministère de la Défense engagea au total quatre AR 51, deux Fiat Campagnola et deux Alfa Romeo 1900 M « Matta ». Autant dire que le Biscione y a pris une revanche éclatante sur la rivale turinoise. La catégorie a été remportée avec une 114e place au général par la « Matta » pilotée par le capitaine Antonio Costa et par le lieutenant Francesco Verga, franchissant la ligne d’arrivée à Brescia en moins de 17 heures, avec 41 minutes d’avance sur la 1ère Campagnola et 1 heure et 52 minutes sur la seconde Campagnola. 42 ans plus tard, les 155 et 33 inaugurent le système Q4 qui apporte un agrément inédit aux berlines milanaises.

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