
Sur Italpassion, nous avons souvent l’habitude de parler de bolides de course de côte très puissants, propulsés par des mécaniques ahurissantes et cloués au sol par des préparations aérodynamiques extrêmes. Mais l’inverse existe aussi, et le modèle du jour pourrait être l’exemple parfait, version italienne, du “light is right” si cher à Colin Chapman.
Mais bien que la voiture soit italienne, c’est bien en Allemagne qu’elle fait des siennes. La Fiat 127 Sport Martini Racing de Jürgen Heßberger écume depuis des décennies les courses de côte allemandes, affrontant génération après génération des Volkswagen Polo, Audi 50 et autres petites voitures profondément préparées. Son arme n’a rien d’un prototype moderne : un quatre-cylindres Fiat atmosphérique de 1 150 cm³, une culasse huit soupapes et une carrosserie née au début des années 1980.
Un « virus » attrapé en 1985
Jürgen Heßberger est né en 1963 à Nuremberg. Dans la vie de tous les jours, il est maître peintre. Mais depuis 1985, une autre activité occupe une place considérable dans son existence : le sport automobile. Dans une interview publiée en 2011, il raconte qu’un collègue l’avait un jour emmené voir une épreuve automobile. Il tente ensuite l’expérience d’une épreuve de slalom et obtient rapidement de bons résultats. Le virus est attrapé.
Ses débuts se font au volant d’une Fiat Ritmo Abarth 125 TC, avant qu’il ne se spécialise dans les petites cylindrées. Son parcours passe ensuite par une Autobianchi A112 Abarth 1000, avec laquelle il se construit déjà un solide palmarès en slalom et en course de côte.Son site recense pour cette période 26 victoires de classe et 25 deuxièmes places en slalom, ainsi que plusieurs titres dans les championnats DMV/RKB. En course de côte, il devient notamment champion du Bianchi Bergpokal en 1991, mais son histoire la plus célèbre reste à venir.
De la pièce détachée à la bombinette en livrée Martini
La Fiat 127 Sport utilisée par Heßberger porte la mention année-modèle 1980, il s’agit donc d’une série 2, produite entre 1977 et 1982. Pourtant, l’histoire de sa voiture de course commence véritablement en 1994 quand il l’achète sous la forme d’une « Rohkarosse« , une caisse nue. Il n’y a pas de moteur et même pas de siège.
La voiture n’est pas une Fiat de série progressivement transformée par un préparateur mais un produit artisanal que Heßberger construit lui-même, morceau après morceau.Cette caractéristique est fondamentale pour comprendre la relation entre le pilote et son automobile.
Le règlement de la catégorie impose de conserver le moteur et la carrosserie de série. Les rétroviseurs, les phares et les essuie-glaces restent également d’origine. En revanche, les vitrages, la direction, les suspensions, les roues et les pneus peuvent être développés pour la compétition. C’est ainsi que naît progressivement le 127 qui va accompagner Heßberger pendant plusieurs décennies. Son petit bolide adopte à partir de 2005 sa fameuse livrée inspirée du Martini Racing, ravivant les grandes heures de Lancia en Endurance et en rallye.

La base est relativement simple: une Fiat 127 Sport à traction avant, avec des voies élargies et une géométrie de suspensions entièrement revue. Au niveau de la mécanique, la Fiat 127 série 2 avait un bloc 903 cm³ puis un moteur de 1 049 cm³ de 50 ch, tandis que la célèbre 127 Sport, sortie en 1978, recevait un bloc 1 049 cm³ poussé à 70 ch. La cylindrée est portée ici à 1 150 cm³, dans une configuration huit soupapes. Les documents officiels identifient explicitement sa Fiat 127 Sport Martini Racing de 1 150 cm³ sans culasse 16V. Le tout est réalisé avec l’expertise de Hans Josef « Zucki » Zuckermeier, de Zucki Motorsport, un spécialiste du rallye et du rallycross.
Le détail et le pilotage, plutôt que la course aux armements
C’est justement ce choix technique qui donne tout son intérêt au projet. Au fil des années, la catégorie des petites cylindrées voit apparaître des moteurs 16 soupapes de plus en plus performants. Les Volkswagen Polo et autres concurrentes bénéficient d’une technologie permettant d’aller chercher davantage de puissance à haut régime.
Heßberger reste pourtant fidèle à son moteur huit soupapes. Selon lui, le moteur est déjà pratiquement arrivé à la limite de développement, la marge de progression se situant au niveau de la culasse. Concession à la modernité, il fait installer en 2011 une nouvelle gestion électronique provenant d’une Audi A6 !


Les chiffres de puissance précis n’ont jamais été indiqués formellement, mais il a donné des indications très parlantes sur le rapport de force avec les 16 soupapes, qui peuvent disposer d’environ 40 chevaux supplémentaires dans les portions rapides. Sa Fiat 127 doit donc compenser sur tout le reste : freinage, motricité, agilité, précision et capacité à exploiter chaque mètre de la route. Les estimations oscillent entre 110 et 130 ch pour sa petite bombinette.
La course de côte allemande impose aussi des tracés très différents : Très rapides avec longues portions à pleine charge ou très sinueux et nécessitant des accélérations répétées. Heßberger adapte donc systématiquement la transmission, démontant la boîte huit à neuf fois par an. Les rapports sont modifiés en fonction de la configuration de chaque course. Son principe de pilotage est simple: conserver une ligne aussi propre que possible et maintenir le moteur dans sa plage de régime optimale.
Des titres et une popularité locale croissante
Le 127 connaît un premier temps fort en 1999, lorsque Jürgen devient champion allemand de classe dans le DMSB BergpokalTourenwagen, la Coupe de la Montagne pour voitures de tourisme. Son site officiel recense également un titre de Fiat-Lancia Sportpokal en 2002 et 2003, ainsi que de nombreux titres régionaux et nationaux.
Le 127 devient surtout une référence de la KW Berg-Cup 8V Trophy. Ce trophée interne met en valeur l’ingénierie traditionnelle et le pilotage pur en récompensant les meilleurs pilotes engagés avec des moteurs dits « classiques » à deux soupapes par cylindre. Dans les classes de cylindrées du Groupe H / E1 (les voitures de tourisme largement modifiées), la réglementation autorise des configurations mécaniques modernes très pointues : moteurs à 16 soupapes (16V), culasses multi-soupapes et boîtes de vitesses séquentielles Pour éviter que les pilotes indépendants ou historiques utilisant des blocs d’époque ne soient totalement exclus de la course aux trophées, cette sous-catégorie a été instituée. Heßberger remporte le titre en 2005, 2006, 2007, 2008 et 2014. Il termine également troisième du classement général du KW Berg-Cup en 2005.
L’histoire de cette 127 comporte également une anecdote qui sort complètement du monde de la course automobile. Passionné du 1. FC Nürnberg, le grand club de football de sa ville, il est invité en mai 2005 au centre d’entraînement du club, au Valznerweiher, avec sa Fiat 127 Sport Groupe H. Tous les joueurs ainsi que l’entraîneur Klaus Augenthaler signèrent alors le toit de la voiture!
2019: la fin d’une première vie, mais la 127 n’a pas dit son dernier mot
Après plus de vingt ans de compétition, le 127 connaît un sérieux coup d’arrêt avec un accident à Mickhausen en 2019.La voiture doit être reconstruite, obligeant le pilote à repartir de zéro avec une autre carrosserie, tandis que l’équipe remet en place sa préparation mécanique. En 2022, Heßberger est de retour en compétition. Le palmarès publié sur son site s’arrête cette année-là, mais l’histoire continue toujours.
La preuve, en 2024 et 2025, nous retrouvons notre héros du jour dans la classe inférieure à 1 150 cm³. Dès que la fiabilité de la transmission de la Fiat 127 était au rendez-vous, il s’est adjugé la quasi-totalité des podiums de sa catégorie.En raison de plateaux parfois réduits dans sa stricte cylindrée (1 150 cm³), plusieurs de ses résultats ont été fusionnés avec la catégorie supérieure. Même face à des modèles plus puissants (comme les VW Polo ou Scirocco de 1,4L), il a régulièrement réussi à s’immiscer dans le Top 5 du classement général des voitures à 8 soupapes.
En 2026, Jürgen Heßberger apparaît encore avec son éternelle 127 Sport Martini-Racing. Plus de trente ans après l’achat de sa coque nue, le principe reste donc le même : une petite Fiat à moteur huit soupapes, préparée au maximum, perfectionnée course après course et conduite par un pilote qui connaît chaque détail de son fonctionnement. Lors des manches majeures du KW Berg-Cup de la fin de saison (notamment au Hauenstein), Heßberger a même décroché la victoire de sa catégorie, à 63 ans !
La passion d’une vie, et une fidélité automobile qui force le respect !
Heßberger a toujours travaillé sur son automobile lui-même, souvent le soir après son travail de peintre ou pendant les week-ends sans compétition. Il a appris à démonter et reconstruire ses moteurs et ses boîtes avec l’aide de mécaniciens et de spécialistes. Il continue de faire évoluer son moteur alors même qu’il sait que son huit soupapes ne peut pas rivaliser avec la puissance brute des 16V les plus modernes.
Les règlements ont évolué, les concurrents ont adopté des moteurs 16 soupapes, l’électronique a progressé et la voiture elle-même a connu une reconstruction après un accident, mais le projet est resté remarquablement fidèle à son idée originale : tirer le maximum d’une petite Fiat à traction avant.
Les statistiques cumulées à ce jour sont impressionnantes : 82 victoires de classe et 91 deuxièmes places en course de côte, en Allemagne mais également en Hongrie, en Italie, en France, au Luxembourg et en Autriche. Et ce n’est pas fini !

