Cette Fiat de rallye développe 340 ch, et son pilote a un fan club aussi grand que celui des grands champions

Elle a conservé la silhouette de berline familiale carrée et immédiatement reconnaissable de la Fiat 131, mais sous sa carrosserie se cache une mécanique qui n’a plus grand-chose à voir avec celle des années 1970. Depuis plus de vingt ans, Paolo Diana façonne sa “131 Racing Proto” pour en faire l’une des machines les plus spectaculaires du rallye européen. Elle ne peut pourtant revendiquer ni des dizaines de victoires ni des dizaines de titres, pourtant sa côte de popularité est immense car elle incarne un certain esprit, où le style et le show priment largement sur la lutte contre le chronomètre et la recherche du moindre dixième de seconde grapillé.

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Un choix de raison, de prime abord

Bien avant que les spectateurs de Rallylegend ne sortent leur téléphone à l’approche de sa Fiat 131, Paolo Diana était lui-même de l’autre côté de la route, parmi le public. Né en 1976 à Rimini, il accompagne son père sur les épreuves disputées autour de Verucchio et de Saint-Marin. Il y découvre la furie mécanique mais aussi le spectacle offert par les propulsions qui abordent les virages en dérive, les roues avant en contre-braquage et le moteur hurlant pour maintenir l’équilibre jusqu’à la sortie. Cette image va durablement influencer sa manière d’envisager le pilotage.

Une fois le permis en poche, Diana commence à expérimenter lui-même avec une Fiat 131 1600 TC. Avec des amis, il roule sur des chemins en terre et apprend progressivement à provoquer puis à contrôler la glisse. Un différentiel soudé lui permet de découvrir les réactions d’une propulsion dont les deux roues arrière travaillent ensemble. La méthode est artisanale et l’apprentissage parfois mouvementé, mais les bases sont posées. En 2000, il saute le pas et participe à ses premiers rallyes. La Fiat 131 s’impose alors pour une raison très pragmatique. Datée, quelque peu oubliée, sa faible valeur lui permet de commencer avec un budget limité.

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Le choix de Diana ne se porte pas sur une véritable 131 Abarth Groupe 4, identique à celle qui fut triple championne du monde des constructeurs en 1977, 1978 et 1980, mais sur une base beaucoup plus modeste, qu’il dépouille et prépare avec les moyens dont il dispose. Ses débuts sont loin d’être simples. La voiture est rapidement accidentée, mais Diana choisit de la reconstruire.

Les premières transformations sont réalisées sans grands moyens, Diana évoquant lui-même une époque faite de coups de disqueuse, de soudures et de longues heures passées dans le garage. La carrosserie conserve évidemment les codes de la Fiat, mais le proto résulte d’opportunités, de pièces trouvées çà et là, et de beaucoup de bricolage malin, d’où l’aspect patchwork de cette 131, dont les entrailles n’ont pas grand-chose à voir avec une vraie 131 Abarth. Au fil de son développement, des composants provenant de constructeurs et de spécialistes très différents se sont retrouvés réunis dans la même automobile. Diana n’a jamais cherché à reconstruire une 131 Groupe 4 conforme à une fiche d’homologation des années 1970. Son objectif était de créer une voiture correspondant à son pilotage. C’est pourquoi le terme Racing Proto convient beaucoup mieux à l’esprit de cette machine.

Au commencement fut un moteur Alfa Romeo

La configuration la plus célèbre de la 131, celle qui a perduré pendant vingt ans, a été développée autour d’un 4 cylindres atmosphérique 2 litres, préparé par Autotecnica Motori. Ce moteur d’origine Alfa Romeo était issu d’un moteur type D2 de supertourisme ayant servi sur une Alfa Romeo 155 TS. Ce moteur 16 soupapes dispose d’une injection Magnetti Marelli et délivre 300 ch. Rapportée aux quelque 1 100 kg de la voiture, le rapport poids/puissance est particulièrement favorable.

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Contrairement à beaucoup de voitures de compétition modernes, la Fiat 131 ne s’appuie pas sur un turbocompresseur pour produire son couple. Le quatre-cylindres atmosphérique doit être maintenu haut dans les tours et délivre sa puissance de manière progressive, avec une réponse très directe à l’accélérateur. Cette caractéristique convient particulièrement bien au pilotage de Diana, qui utilise constamment la pédale de droite pour ajuster l’angle de la voiture en dérive.

Elle explique également la sonorité devenue si reconnaissable de cette version de la 131. À mesure que le régime augmente, le moteur prend une voix de plus en plus métallique jusqu’à produire ce hurlement caractéristique que les habitués peuvent identifier avant même que la voiture n’apparaisse. Une telle mécanique reste évidemment exigeante. Les moteurs atmosphériques de compétition sont fortement sollicités, et la recherche de puissance à haut régime impose une maintenance conséquente. Le spectacle offert par Diana n’a donc jamais été gratuit, ni en pneumatiques ni en mécanique.

La transmission illustre parfaitement le mélange des époques qui caractérise la voiture. Le moteur reste installé longitudinalement à l’avant et entraîne uniquement les roues arrière, conformément à l’architecture de la 131. En revanche, entre les deux se trouve une boîte séquentielle Gabura à six rapports, bien loin de la transmission d’une Fiat de série. À l’arrière, un différentiel mécanique autobloquant Drexler permet d’exploiter efficacement la puissance et surtout permet à Diana de réaliser ses longues dérives. Lorsque le pilote remet les gaz, le différentiel aide les deux roues arrière à transmettre le couple, ce qui lui permet de maintenir la voiture en glisse et de modifier sa trajectoire avec l’accélérateur.

Dans la configuration présentée en 2021 à Rallylegend, l’avant utilise une architecture de type McPherson avec des bras tubulaires spécifiques, tandis que l’arrière fait appel à des éléments dérivés de la…BMW M3 E30 ! Il faut dire que la Béhème est une référence du rallye propulsion.

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La voiture reçoit des étriers Brembo à quatre pistons à l’avant et AP Racing à quatre pistons à l’arrière, avec des disques avant pouvant atteindre 355 mm en configuration asphalte. Les roues varient selon le terrain, avec du 15 pouces sur terre et jusqu’à 18 pouces sur asphalte.

Un nouveau cœur japonais, puis anglais

Pour la saison 2022, Diana entreprend l’une des transformations les plus remarquées de son projet en abandonnant le moteur Alfa au profit d’un Honda K24 de 2,4 litres. Ce “blasphème” répond à des impératifs techniques. La maintenance du D2 Alfa reste coûteuse et délicate, car la culasse inversée à cascade de pignons exige des révisions très fréquentes et l’usinage de pièces sur-mesure est extrêmement coûteux. Sa valeur patrimoniale en fait aussi une pièce à préserver et à collectionner, plutôt que de prendre le risque d’une destruction…

Le K24 conserve plusieurs qualités essentielles de l’ancien moteur : quatre cylindres, aspiration naturelle, réponse immédiate et goût prononcé pour les hauts régimes. Dans sa préparation 2022, il développe environ 320 ch à 7 750 tr/min, pour près de 300 Nm de couple. La boîte séquentielle Gabura est conservée. Ce moteur est une légende dans le sport automobile, en aluminium, réputé increvable, aux parois épaisses avec un vilebrequin en acier forgé d’une résistance exceptionnelle. Son système V-TEC donne beaucoup de couple à bas régime et supporte facilement les hauts régimes, en étant capable d’encaisser des grosses préparations turbocompressées. Le moteur est très utilisé dans le domaine du swap, du hillclimb, du Time Attack et du Drift. Vu les sollicitations demandées par le pilotage de Diana, le moteur japonais répondait à toutes ses attentes.

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Plus récemment, le site officiel de Diana a présenté la voiture avec une nouvelle mécanique Millington, notamment dans le cadre du Barum Czech Rally. Ce moteur Millington Diamond de 2,5 L est une mécanique anglaise de pointe très prisée en autocross et en rallye, poussant sa puissance à environ 340 chevaux pour un régime maximal de 9 000 tr/min. Le grand Colin McRae avait choisi ce fabricant pour son propre projet de voiture de course, la McRae R4 développée en 2006, ainsi que sa légendaire Ford Escort Mk2 personnelle. Plus récemment aussi, le regretté Ken Block, frère d’armes de Diana dans le pilotage en drift, avait choisi un moteur Millington Diamond pour animer sa féroce Ford Escort Mk2 « Hoonigan ».

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La dérive comme signature

Les gamers “old school” se rappellent peut-être les jeux Project Gotham Racing et Metropolis Street Racer, où l’on devait gagner de la “monnaie” sous forme de “Kudos”, des points de style accumulés en effectuant des manœuvres spectaculaires et techniques comme des drifts. Le slogan du jeu était : « Ce n’est pas une question de vitesse, mais de la façon dont vous pilotez vite ». Si Ken Block a parfaitement incarné cette approche dans ses célèbres gymkhanas, Paolo Diana a parfaitement illustré cet adage sur les routes des rallyes classiques !

Réduire Paolo Diana à un simple spécialiste de la dérive serait pourtant une erreur. Il a participé à de véritables rallyes, piloté d’autres voitures de compétition et obtenu des résultats avec des machines plus conventionnelles. On l’a vu notamment en rallycross Italien sur une Alfa Romeo Mito 1600 préparée par Tedak racing, ou encore disputer des rallyes occasionnellement sur une Peugeot 306 Maxi. Un autre bolide qui monte dans les tours ! Mais c’est avec la 131 qu’il a trouvé une identité qui dépasse largement le classement d’une épreuve.

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Sa conception est intimement liée au ressenti du public, qui a fait l’ADN du rallye depuis ses débuts. Diana explique que ce qui l’a toujours fasciné est l’émotion provoquée par le passage d’une voiture. La 131 devient ainsi l’outil idéal pour exprimer cette philosophie. Sa propulsion permet des angles importants, son moteur atmosphérique répond instantanément et sa puissance suffit largement à maintenir les roues arrière en patinage. Diana a développé un pilotage qui exploite ces caractéristiques jusqu’à l’exagération : freinage tardif, mise en dérive précoce, contre-braquage puis remise des gaz pour prolonger le mouvement. 

S’il a déjà décroché plusieurs podiums sur certains rallyes, asphalte, terre ou historiques, la 131 est néanmoins engagée le plus souvent dans des catégories « Rally Show » ou en tant que voiture ouvreuse, ses temps n’étant alors même pas officiellement classés, mais, peu importe !  Cette philosophie trouve son terrain idéal à Rallylegend, organisé à Saint-Marin. L’épreuve rassemble chaque année certaines des voitures les plus mythiques de l’histoire du rallye et de nombreux grands noms de la discipline.  Au fil de ses participations, Diana devient l’une des figures attendues de l’événement. Sa proximité géographique avec Saint-Marin en fait presque un pilote local, mais sa popularité dépasse rapidement ce cadre. Ses passages en dérive sont filmés, partagés puis repris sur les réseaux sociaux et les chaînes spécialisées. La 131 commence à être connue bien au-delà du public présent sur place. En 2019, Diana remporte notamment le « Jump in the Legend », récompensant le saut le plus long de l’événement.

Un fanclub unique dans le rallye italien

Cette popularité ouvre progressivement les portes d’autres manifestations. Diana et sa 131 sont invités dans différents pays européens, notamment en République tchèque et en Espagne. La logique de ces invitations est révélatrice : les organisateurs savent que la présence de la Fiat constitue à elle seule une attraction pour le public.

« Ti voglio racing » (qu’on pourrait traduire par « Esprit racing je te veux ») est sa célèbre devise et marque de fabrique. L’expression incarne l’essence même du sport automobile pur et authentique, où l’objectif principal est de donner du spectacle et de faire vibrer le public. Sous ce nom, Paolo Diana partage ses aventures sur ses réseaux sociaux. Ce cri de ralliement est devenu aussi une marque de vêtements et d’accessoires, fédérant les fans de rallye « à l’ancienne » au sein de son club de supporters, la Gang31. On y retrouve quasiment le même engouement tifosi que celui des supporters de Valentino Rossi !

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Aucune ligne de palmarès particulière ne peut orner ces pages, et pourtant ses passages continuent à provoquer une réaction aussi immédiate et enflammée, un quart de siècle après ses débuts. Lorsque la Fiat arrive au freinage d’une épingle, le public ne se demande pas seulement si Diana va être rapide. Il attend de voir comment il va négocier le virage, à quel moment l’arrière va décrocher, jusqu’où il conservera la dérive et combien de temps il restera pied au plancher avant de remettre la voiture en ligne. Le tout en emplissant nos oreilles des hurlements rageurs des moteurs grimpant à 8000/9000 tours.  Quelques secondes plus tard, la 131 disparaît vers le virage suivant. La fumée se dissipe, le bruit du moteur s’éloigne et le rallye reprend son cours. Peu importe le chrono. Le public aura retenu le passage et ressenti des émotions.

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