9 visites en 8 mois : malgré sa faillite à 1 milliard $ en Chine, Stellantis courtise son partenaire historique

Antonio Filosa en visite en Chine

Il y a des faillites qui ferment une porte. Et puis il y a celles qui obligent à en rouvrir une autre, plus ancienne encore. Pour Stellantis, la liquidation de GAC-FCA en Chine, avec plus d’1 milliard de dollars de dettes, aurait pu ressembler à un point final. Après des années d’erreurs stratégiques, de ventes en chute libre et d’usines devenues inutiles, beaucoup pensaient que le groupe avait définitivement perdu la Chine. Pourtant, moins d’un an plus tard, le constructeur donne l’impression inverse : non seulement il n’abandonne pas le pays, mais il revient vers son partenaire historique, Dongfeng, avec une insistance qui ne ressemble plus à une simple visite de courtoisie.

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La faillite de GAC-FCA n’a pas mis fin aux ambitions chinoises

Quand le tribunal de Changsha a acté la faillite de GAC-FCA à l’été 2025, l’échec était spectaculaire. La coentreprise, née en 2011 pour donner à Fiat Chrysler une base industrielle solide en Chine, laissait derrière elle des usines désertées, des enchères restées sans acheteur et un passif colossal. Ce naufrage incarnait la difficulté des groupes occidentaux à suivre la transformation fulgurante du marché chinois, passé de l’automobile thermique traditionnelle à un univers dominé par l’électrique, le logiciel et l’innovation rapide.

Sergio Marchone, ex-CEO de FCA.

Mais la leçon tirée par Stellantis ne semble pas être celle du retrait. Depuis l’arrivée d’Antonio Filosa à la direction du groupe, le discours a changé : la Chine n’est plus présentée comme un terrain perdu, mais comme un espace à reconquérir, à condition de le faire autrement. Non plus à travers une vieille structure à bout de souffle comme GAC-FCA, mais en s’appuyant sur des alliances jugées plus utiles, plus flexibles et surtout mieux connectées à la réalité industrielle chinoise.

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Huit mois, neuf visites à Wuhan : un signal qui ne trompe pas

C’est là que la source chinoise est particulièrement intéressante. Selon une information de Jimu News, publiée début mars 2026, les dirigeants de Stellantis se sont rendus neuf fois à Wuhan en huit mois. Ce chiffre, à lui seul, dit beaucoup. Il ne s’agit plus d’une relation entretenue à distance ni d’un simple partenariat maintenu pour la forme. Wuhan est redevenue un point de passage quasi obligé pour le groupe, et Dongfeng redevient progressivement un interlocuteur stratégique de premier plan.

Robert Peugeot en visite à Wuhan

Le 2 et 3 mars 2026, Robert Peugeot, vice-président du conseil d’administration de Stellantis et représentant de la famille Peugeot, s’est ainsi rendu à Wuhan avec plusieurs cadres dirigeants. D’après Jimu News, il a rencontré Dongfeng, visité Shenlong Automobile et affiché une ligne claire : approfondir la présence de Stellantis en Chine, renforcer la coopération dans les véhicules électrifiés et intelligents, et avancer avec une logique de transformation résumée par une formule très parlante : « fabriqué par Shenlong, vendu dans le monde ».

Delegation Stellantis en Chine
Delegation Stellantis en Chine

Ce déplacement n’est pas isolé. La même source chinoise détaille une séquence beaucoup plus large : Antonio Filosa s’est rendu à Wuhan peu après sa prise de fonction, accompagné notamment d’Alain Favey pour Peugeot, de Xavier Chardon pour Citroën et de Grégoire Olivier, alors en première ligne sur la Chine. D’autres visites ont suivi à l’été, à l’automne puis en décembre, autour de Peugeot, Citroën, Jeep, Maserati et des discussions avec Dongfeng. Autrement dit, Stellantis a recommencé à envoyer en Chine, et précisément à Wuhan, non pas un émissaire isolé, mais quasiment toute sa chaîne de commandement liée aux marques et à la stratégie asiatique.

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Dongfeng n’est plus un simple souvenir du passé

Le cœur de cette histoire, c’est évidemment Dongfeng. L’alliance remonte aux années 1990 avec DPCA, la joint-venture Dongfeng Peugeot-Citroën. Ces dernières années, elle avait fini par paraître marginalisée, affaiblie par l’effondrement commercial de Peugeot et Citroën en Chine et par la stratégie plus prudente adoptée sous Carlos Tavares. Mais le partenaire n’a jamais disparu. Et aujourd’hui, Stellantis semble considérer que cette vieille alliance pourrait encore lui servir de base de rebond.

Jimu News insiste d’ailleurs sur un point central : aux yeux de Stellantis, Dongfeng n’est pas seulement un partenaire historique, c’est un partenaire devenu crédible dans la nouvelle ère automobile. Le groupe chinois a fortement accéléré dans l’électrique, l’intelligence embarquée, le numérique et l’internationalisation. La source chinoise met en avant le cap du million de véhicules à énergie nouvelle franchi par Dongfeng en 2025. Ce n’est évidemment pas une statistique neutre dans la réflexion de Stellantis : si le groupe veut se reconnecter à la Chine qui gagne, il a besoin d’un allié qui a lui-même changé d’échelle technologique.

Ce que prépare Stellantis avec Dongfeng

L’information révélée par Bloomberg le 15 avril 2026 donne une dimension encore plus concrète à ce rapprochement. Selon la source, Stellantis discute avec Dongfeng d’un possible renouveau du partenariat autour d’une production conjointe en Europe et en Chine. Le schéma envisagé serait beaucoup plus ambitieux qu’une simple relance commerciale locale. Dongfeng pourrait obtenir un accès à des usines Stellantis sous-utilisées en Europe, notamment en Allemagne et en Italie, tandis que le groupe chinois pourrait produire en Chine des modèles de certaines marques Stellantis, destinés au marché local mais aussi potentiellement à l’export.

Début mars, Yang Qing, président de Dongfeng Motor, a rencontré Robert Peugeot.

Toujours selon Bloomberg, des représentants de Dongfeng ont récemment visité des sites européens, et les discussions iraient jusqu’à envisager, à terme, un investissement ou une prise de participation dans un ou plusieurs sites industriels en Europe. Rien n’est finalisé à ce stade, et l’agence précise bien que les discussions peuvent encore échouer. Mais l’idée seule est déjà lourde de sens : Stellantis n’est plus seulement en train de “réparer” une relation politique avec Dongfeng, il étudie désormais un modèle industriel croisé entre les deux continents.

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Wuhan, base industrielle d’exportation et laboratoire du nouveau modèle

Ce que raconte Jimu News complète très bien cette hypothèse. À Wuhan, le discours de Stellantis ne se limite plus à sauver Shenlong sur le marché chinois. Il s’agit aussi de faire de cette base industrielle un outil tourné vers l’extérieur. La formule « en Chine, pour le monde », déjà apparue dans les discours récents autour de Shenlong, revient comme une orientation stratégique de plus en plus assumée. L’idée est simple : utiliser la compétitivité industrielle chinoise, le savoir-faire local en électrique et en intelligence embarquée, et la solidité manufacturière des sites de Wuhan pour produire plus vite, mieux et à moindre coût, avant d’exporter vers d’autres régions.

Usine de la marque Shenlong, appartenant au groupe Dongfeng Motors.

La source chinoise insiste aussi sur la qualité industrielle de l’usine de Wuhan de Shenlong. Selon ce récit, le site industriel a été distingué pendant deux années consécutives comme meilleure usine industrielle du groupe Stellantis, avec un niveau de qualité classé numéro un parmi 52 usines mondiales du constructeur. Pour Stellantis, ce point est crucial : si le groupe veut refaire de Shenlong un pivot stratégique, il doit pouvoir s’appuyer sur une base crédible, pas seulement sur une nostalgie des années PSA-Dongfeng.

Après Leapmotor, Stellantis joue désormais sur plusieurs tableaux chinois

Le plus intéressant, c’est que ce retour vers Dongfeng ne remplace pas le pari Leapmotor : il s’y ajoute. Bloomberg rappelle que Stellantis continue parallèlement de travailler avec Leapmotor en Europe et envisage même d’utiliser davantage la technologie de ce partenaire pour renforcer des marques de grande diffusion comme Fiat ou Opel. Cela confirme que le groupe ne mise pas sur une seule carte chinoise, mais sur plusieurs à la fois.

Grégoire Olivier, directeur de Stellantis Chine

C’est toute l’ambiguïté de la stratégie actuelle. Leapmotor apporte à Stellantis une réponse rapide sur l’électrique, les coûts et potentiellement les émissions en Europe. Dongfeng, lui, peut offrir autre chose : une profondeur industrielle, un ancrage historique en Chine, une capacité de production et un pont possible entre l’Asie et l’Europe. Après avoir raté la première révolution chinoise, Stellantis semble désormais vouloir profiter de la deuxième en multipliant les points d’entrée.

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Un virage imposé par la faiblesse technologique européenne

Ce rapprochement n’arrive pas par hasard. Bloomberg explique que Stellantis mène actuellement une large revue stratégique de ses activités, avec l’aide de conseillers dont McKinsey, dans un contexte de demande inégale et de concurrence plus intense, notamment face à Volkswagen et BYD. L’un des problèmes les plus sensibles est celui des usines européennes sous-utilisées. Dans ce cadre, accueillir un partenaire industriel ou réorganiser la production avec un acteur chinois peut permettre de réduire les coûts, d’améliorer les taux d’utilisation et d’éviter des fermetures politiquement explosives.

Autrement dit, si Stellantis revient vers Dongfeng, ce n’est pas seulement pour redorer son blason en Chine. C’est aussi parce que l’Europe devient elle-même une partie du problème. Le partenaire historique chinois n’est donc plus simplement vu comme une porte d’entrée vers le marché chinois, mais comme une possible pièce de la réorganisation mondiale du groupe.

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Après le fiasco, l’obstination

Ce qui rend cette séquence intéressante, c’est son contraste. D’un côté, Stellantis reste le groupe qui a vu l’une de ses coentreprises chinoises sombrer avec un passif d’environ 1 milliard de dollars. De l’autre, le même groupe enchaîne les visites à Wuhan, remet Dongfeng au centre du jeu et étudie déjà des formes de coopération industrielle inédites entre l’Europe et la Chine.

Reste à savoir jusqu’où ira ce retour. Bloomberg souligne bien qu’aucun accord n’est encore conclu et que les discussions peuvent échouer. Mais entre les signaux envoyés à Wuhan, les neuf visites en huit mois relevées par Jimu News, la mise en avant du concept « Shenlong produit, le monde achète » et les réflexions sur des usines européennes ouvertes à Dongfeng, une chose devient difficile à nier : malgré son naufrage avec GAC-FCA, Stellantis persévère bel et bien avec son partenaire historique. Et cette fois, ce n’est plus de diplomatie qu’il s’agit, mais d’un vrai choix stratégique.

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