
Il y a quelques mois, l’histoire avait tout pour faire rêver les passionnés d’automobile italienne. Fritz Neuser, ancien cycliste allemand devenu concessionnaire Alfa Romeo puis Ferrari, décidait à 93 ans de se séparer de sa collection personnelle. Une collection patiemment constituée pendant plusieurs décennies, qu’il décrivait lui-même comme « l’œuvre de toute une vie ».

Le 15 mars 2026, à Paris, Artcurial a dispersé une grande partie de cet ensemble exceptionnel. Sur le papier, tous les ingrédients étaient réunis : des Ferrari, des Alfa Romeo, des Lancia, quelques raretés, des voitures sans prix de réserve, et l’histoire d’un homme dont la trajectoire résumait à elle seule une époque révolue de l’automobile passion. Mais une fois le marteau tombé, le bilan s’est révélé plus nuancé que prévu.
Une vente intégralement réussie… en apparence
Premier constat : tout s’est vendu. Dans le jargon des ventes aux enchères, c’est ce que l’on appelle une vente « gant blanc ». Aucun lot automobile n’est resté sur le carreau. Pour une collection aussi personnelle, c’est déjà un symbole fort : les voitures de Fritz Neuser ont toutes trouvé un nouveau propriétaire.
Mais derrière cette réussite apparente, les chiffres racontent une autre histoire. Selon l’analyse détaillée publiée par site Le Parking, 77 % des voitures ont été vendues sous leur estimation basse, avec un écart moyen d’environ 25 %. Autrement dit, les acheteurs étaient bien présents, mais ils n’ont pas acheté à n’importe quel prix.
C’est peut-être là le principal enseignement de cette vente : même une collection riche en Ferrari, Alfa Romeo et Lancia, portée par une belle histoire humaine, ne suffit plus à faire s’envoler systématiquement les enchères. Le marché est devenu plus sélectif.
Néanmoins, le vendeur s’en sort finalement bien grâce à quelques modèles qui ont été vendues plus haut que leur estimation:
- Total des estimations basses : 4 028 000 €
- Total des estimations hautes : 5 784 000 €
- Total réel des ventes : 4 006 230 €
Ferrari reste la reine, mais plus intouchable
La star de la vente était sans surprise une Ferrari 365 GTB/4 Daytona de 1970. Avec son état superbe, sa couleur rare et d’importants travaux réalisés en Italie sous la supervision de Fritz Neuser, elle a atteint 602 000 € frais inclus. C’est le plus haut prix de la journée, et l’un des rares résultats réellement en ligne avec l’image prestigieuse du modèle.

D’autres Ferrari ont également confirmé leur pouvoir d’attraction. La 365 GT4 BB de 1975 a été adjugée 367 220 €, tandis que la 575 Superamerica de 2006, équipée du pack HGTC, a atteint 355 180 €. La 308 GTB Vetroresina, très recherchée pour sa carrosserie polyester et certifiée Ferrari Classiche, a terminé à 176 988 €.

Mais même chez Ferrari, tout n’a pas flambé. La 512 BBi de 1983, estimée entre 220 000 et 260 000 €, est partie à 180 600 €. La Ferrari Roma de 2021, trop récente et déjà présente sur le marché de l’occasion, n’a pas non plus déclenché de bataille spectaculaire, avec un prix final de 144 480 €.
La leçon est claire : le simple badge Ferrari ne garantit plus une envolée. Les acheteurs paient pour une vraie différence : une couleur rare, un historique limpide, un état exceptionnel, une configuration recherchée. Le reste se négocie.
Alfa Romeo : la passion, mais à prix mesuré
Du côté d’Alfa Romeo, la vente racontait une histoire encore plus intéressante. Fritz Neuser n’était pas seulement un vendeur de Ferrari : il avait été profondément lié à Alfa Romeo, au point de créer lui-même une petite série spéciale sur base de Spider.

L’Alfa Romeo 2L Auto-Neuser « Breitspider » de 1987, issue d’une série limitée réalisée à l’époque par sa propre société, a atteint 30 100 €. Un résultat cohérent, presque sentimental, pour une voiture qui résume à merveille l’esprit d’un concessionnaire capable de transformer une difficulté commerciale en opportunité.

Plus spectaculaire sur le papier, l’Alfa Romeo GTAm de 1970, authentifiée et dotée de certificats Alfa Romeo, a été vendue 201 068 €. C’est un montant important, mais là encore inférieur aux attentes hautes. Même une Alfa Romeo aussi désirable doit désormais convaincre par son état, son authenticité et son dossier.

La vraie bonne affaire était peut-être ailleurs : l’Alfa Romeo GT 1300 Junior Zagato de 1972. Estimée entre 45 000 et 65 000 €, elle a terminé à 38 528 €, malgré 20 000 € de travaux récents réalisés par la Scuderia Auto-Neuser. Pour un modèle signé Zagato, produit à peu d’exemplaires et doté d’une vraie personnalité, le prix semble presque raisonnable.

À l’inverse, l’Alfa Romeo Giulia Spider 1600 Veloce de 1965 a souffert d’un élément déterminant : son moteur n’était plus celui d’origine. Malgré une restauration soignée, elle n’a atteint que 48 160 € pour une estimation basse de 70 000 €. Dans ce segment, l’authenticité compte plus que jamais.
Lancia Fulvia : petite valeur, grand plaisir
Parmi les voitures italiennes les plus attachantes de la vente, la Lancia Fulvia 1.3 Sport de 1971 méritait une attention particulière. Avec son bel état d’origine, sa carte d’identité ASI et seulement 25 120 km indiqués, elle cochait beaucoup de cases pour un amateur de conduite à l’ancienne.

Estimée entre 15 000 et 25 000 €, elle a été adjugée 14 448 € frais inclus. Pas de record, pas de frénésie, mais probablement l’une des voitures les plus séduisantes pour celui qui cherchait une vraie italienne de caractère sans entrer dans les prix délirants.
C’est aussi ce qui rend cette vente intéressante : à côté des grandes Ferrari à plusieurs centaines de milliers d’euros, certaines voitures rappelaient que la passion automobile peut encore s’acheter à des montants presque accessibles.
Les surprises et les flops
La De Tomaso Pantera GT5S de 1988 a plutôt bien résisté, avec un prix final de 198 660 €, légèrement au-dessus de son estimation basse. Son état d’origine, sa documentation et sa configuration ont visiblement rassuré les acheteurs.

Les créations Sbarro, en revanche, ont montré les limites du marché pour les modèles très atypiques. La Sbarro Alcador GTB, exemplaire unique basé sur une Ferrari 360 Modena, a atteint 138 460 €, bien loin de son estimation de 180 000 à 260 000 €. La Sbarro Alcador Roadster, basée sur une Ferrari Testarossa et estimée jusqu’à 400 000 €, n’a pas dépassé 132 440 €.

Ces voitures sont rares, parfois uniques, mais cela ne suffit pas toujours. Une rareté peut attirer, mais elle peut aussi inquiéter. Sans marché de référence, sans demande clairement identifiée, les acheteurs deviennent prudents.
Une collection totalement vendue, mais un marché plus froid
Au total, la vente donne une impression paradoxale. D’un côté, toutes les voitures ont été vendues. De l’autre, la majorité l’a été sous les estimations. C’est un signal fort envoyé au marché de la voiture de collection.
La collection Fritz Neuser avait pourtant tout pour séduire : une histoire personnelle forte, une dominante italienne, des Ferrari importantes, des Alfa Romeo rares, une Lancia pleine de charme et plusieurs voitures au pedigree intéressant. Mais les acheteurs ont trié. Ils ont récompensé les modèles les plus cohérents, les plus désirables, les mieux documentés. Ils ont sanctionné les voitures trop récentes, trop modifiées, trop atypiques ou simplement trop ambitieusement estimées.
On vous laisse regarder la vidéo ci-dessous qui analyse la vente de la Collection Fritz Neuser.
