
Il suffit parfois d’une simple hypothèse pour rallumer toutes les blessures d’une marque. En évoquant la possibilité qu’un futur modèle Alfa Romeo puisse reposer sur une base technique Leapmotor, donc chinoise, Stellantis n’a pas seulement fait naître une rumeur industrielle de plus. Le groupe a touché à quelque chose de bien plus sensible : l’idée même que les passionnés se font encore d’Alfa Romeo.
Sur le papier, le sujet pourrait sembler purement stratégique. Après tout, l’industrie automobile européenne vit une période de mutation brutale, entre électrification ralentie, pression sur les coûts, guerre des prix face aux constructeurs chinois et nécessité de rentabiliser des usines. Mais lorsqu’il s’agit d’Alfa Romeo, la logique comptable ne suffit jamais à calmer les esprits. Et les très nombreuses réactions suscitées par notre article du 10 avril le prouvent : pour beaucoup, une Alfa Romeo sur base chinoise ne serait pas une simple évolution industrielle. Ce serait une rupture symbolique.
Une hypothèse qui a réveillé une vieille angoisse
À l’origine, l’information révélée par Reuters concernait surtout un projet plus large entre Stellantis et Leapmotor. Il était d’abord question d’Opel, avec un SUV électrique développé sur architecture chinoise, potentiellement produit en Espagne à partir de 2028. Mais un passage de cet article a immédiatement attiré l’attention : Stellantis aurait aussi entamé des discussions préliminaires autour d’un possible modèle Alfa Romeo reposant sur cette même base. Il n’en fallait pas plus pour mettre le feu aux poudres.


Car le timing est particulièrement délicat. Alfa Romeo vient justement de donner le sentiment de vouloir corriger le tir après plusieurs années d’errance stratégique. Fin de la promesse du tout-électrique à marche forcée, retour annoncé à des motorisations hybrides, repositionnement plus haut de gamme, et surtout espoir d’un retour à des bases techniques plus cohérentes avec l’ADN de la marque, à commencer par la future plateforme Giorgio Evo. En clair, Alfa Romeo semblait vouloir revenir à ses racines italiennes. Alors voir apparaître en parallèle l’idée d’un modèle basé sur une technologie Leapmotor a été perçu par beaucoup comme un contre-sens absolu.
Dans les commentaires, le rejet domine très nettement
Sur le site, les réactions ont été immédiates et souvent très dures. Beaucoup y ont vu une nouvelle étape dans la dilution de l’identité Alfa Romeo. Certains ont évoqué une “dépréciation de la marque”, d’autres une stratégie qui “touche le fond”, ou encore une marque qui “n’a plus de cap”.
Ce rejet s’explique aussi par le contexte actuel. Depuis plusieurs années, une partie des passionnés estime déjà qu’Alfa Romeo a trop emprunté à d’autres univers techniques, notamment avec des modèles jugés trop proches de productions Peugeot ou de plateformes généralistes du groupe. L’idée d’ajouter désormais une base chinoise au tableau donne donc à certains le sentiment d’une fuite en avant.
Le nom d’Arna, évidemment, est revenu très souvent. Pour beaucoup, ce précédent des années 1980 agit toujours comme un traumatisme historique. À l’époque, l’alliance entre Alfa Romeo et Nissan avait donné naissance à une voiture devenue l’un des symboles les plus célèbres d’un mariage raté entre deux cultures automobiles. Dans les commentaires, plusieurs lecteurs ont rappelé que “l’Alfa Romeo Arna sur base Nissan avait été un bide”, qu’elle “avait coûté très cher” et que l’histoire devrait précisément servir à éviter ce genre d’erreur. Le parallèle est presque trop tentant pour les alfistes : hier une base japonaise, aujourd’hui une base chinoise, avec toujours la même crainte d’une marque qui se perd à force de compromis.

Les réseaux sociaux ont amplifié cette réaction. En France, on lit que “ce serait la mort de la marque”, que “les alfistes seraient mis à dos en une seule leçon”, ou encore que Stellantis n’aurait “vraiment rien compris”. En Angleterre, plusieurs commentaires parlent d’un “poisson d’avril” en retard, d’un “Arna Mk2”, ou d’un choix qui n’aurait “absolument rien à voir avec Alfa”. En Allemagne, certains abonnés vont jusqu’à écrire qu’un tel projet serait “le prochain crash” et peut-être “le dernier”. En Italie, où le rapport affectif avec Alfa Romeo est encore plus viscéral, le ton est souvent encore plus brutal : “fermez tout”, “honte”, “ne l’appelez pas Alfa Romeo”. En clair, pour une partie du public le simple fait d’associer le blason milanais à une architecture Leapmotor est déjà une faute.
Pourtant, tout le monde ne rejette pas l’idée
Mais limiter cette séquence à un simple tollé anti-chinois serait réducteur. Car au milieu des réactions outrées, une autre lecture apparaît. Moins émotionnelle, plus pragmatique, parfois même franchement favorable.
Certains lecteurs rappellent d’abord une évidence : Alfa Romeo ne peut pas continuer avec une gamme aussi restreinte et vieillissante. Les Giulia et Stelvio approchent les dix ans, le Tonale peine à s’imposer comme une référence technologique, et la Junior, malgré son lancement relativement réussi, ne peut pas porter seule l’ensemble de la marque sur ses épaules. Dans ce contexte, l’idée de développer plus vite un nouveau modèle, potentiellement une compacte du segment C, n’a rien d’absurde.
D’autres vont plus loin : si la technologie Leapmotor est plus avancée ou plus compétitive en matière d’électrique, pourquoi s’en priver ? Plusieurs commentaires soulignent que les constructeurs chinois ont pris une avance considérable dans ce domaine. Certains rappellent aussi que Volvo, Renault, Mercedes ou Mazda n’hésitent plus à intégrer des technologies chinoises, parfois sans que cela ne suscite autant de débats. Pour ces lecteurs, le vrai sujet n’est pas l’origine de la plateforme, mais ce qu’Alfa Romeo en ferait.
C’est une nuance importante. Car entre un simple rebadgeage sans âme et un modèle profondément retravaillé par les ingénieurs, le design et la mise au point d’Alfa Romeo, il y a un monde. Quelques internautes le rappellent très bien : Alfa Romeo a déjà souvent transformé des bases communes avec beaucoup plus de talent qu’on ne l’admet. Plusieurs citent le Junior face au 2008, ou encore le Tonale face au Compass, en expliquant que l’interprétation Alfa Romeo ne se résume pas à une fiche technique. Pour eux, une base chinoise ne condamne pas automatiquement le résultat final, à condition que le comportement routier, le style, la calibration châssis et l’expérience de conduite restent dignes du Biscione.
Le vrai débat dépasse la Chine : qu’est-ce qu’une Alfa Romeo en 2026 ?
Au fond, cette polémique met surtout en lumière une question bien plus profonde : qu’est-ce qui définit encore une Alfa Romeo aujourd’hui ?
Est-ce le lieu de production ? Pour beaucoup, oui. L’Italie reste centrale dans l’imaginaire collectif de la marque. Est-ce la plateforme ? Là encore, beaucoup de passionnés répondent par l’affirmative, en rêvant d’une gamme construite autour de solutions techniques spécifiques, idéalement développées en Italie ou en lien avec Maserati. Est-ce le moteur ? La question devient plus compliquée à l’heure où l’électrique s’impose, car un moteur électrique “italien” n’existe pas forcément en tant que tel dans l’esprit du grand public. Est-ce le style et le plaisir de conduite ? Sans doute. Et c’est justement là que le débat se tend.
Certains lecteurs considèrent qu’une Alfa Romeo électrique basée sur Leapmotor ne pourrait jamais être une “vraie” Alfa. D’autres répondent que l’ADN Alfa ne se résume pas à un moteur thermique, et qu’un travail sérieux sur le châssis, la direction, le design, l’architecture logicielle et la relation homme-machine pourrait suffire à préserver le caractère de la marque. Quelques-uns rappellent même que Ferrari travaille elle aussi à définir une émotion automobile nouvelle dans l’ère électrique. Autrement dit, le problème ne serait pas tant l’électrique que l’absence de vision claire.
Et c’est peut-être là que se loge la plus grande inquiétude. Plus que la Chine elle-même, ce que beaucoup de lecteurs dénoncent, c’est l’impression qu’Alfa Romeo “navigue à vue”. Entre promesse de retour aux racines, reports de modèles, hésitations sur les plateformes, maintien du thermique hybride ici, bascule vers l’électrique là, et maintenant possible recours à Leapmotor, la marque donne parfois le sentiment de chercher sa cohérence au fur et à mesure.
Une compacte sur base Leapmotor, est-ce si inimaginable ?
Si l’on se place froidement du point de vue industriel, pourtant, le scénario n’a rien d’irréaliste. Plusieurs commentaires soulignent qu’au sein de Stellantis, la question des plateformes compactes est devenue particulièrement complexe. STLA Medium serait trop lourde pour certains usages, STLA Small aurait été réévaluée, adaptée ou remise en question selon les besoins thermiques et électriques, et les marques du groupe semblent parfois évoluer dans un brouillard stratégique assez épais.
Dans ce contexte, utiliser une base Leapmotor pour une future compacte électrique pourrait apparaître comme une solution de court terme, voire comme un raccourci industriel. Ce serait plus rapide, potentiellement moins coûteux, et compatible avec la volonté d’occuper le terrain face aux marques chinoises qui avancent à grande vitesse en Europe.
Pour certains lecteurs, cela aurait même du sens si cette base servait à faire renaître une forme de Giulietta moderne, plus accessible, plus compétitive, et capable de ramener du volume à Alfa Romeo. À condition, évidemment, que les futurs Stelvio et Giulia restent sur une base plus noble, plus spécifique, plus conforme à ce que les passionnés attendent encore du haut de gamme Alfa Romeo. C’est d’ailleurs la ligne de compromis qui ressort le plus chez les commentateurs les plus modérés : une exception pourrait être tolérée sur un petit modèle électrique, à condition que le cœur de la marque, lui, demeure profondément italien.
Une marque jugée avant même le premier prototype
Ce qui frappe dans cette affaire, c’est la vitesse à laquelle le procès symbolique s’est ouvert. Aucun modèle n’existe, aucune décision n’a été officialisée, aucun cahier des charges n’a été présenté, et pourtant le rejet est déjà massif. Cela montre bien qu’Alfa Romeo ne bénéficie plus du droit à l’erreur sur ce terrain. Le simple mot “Leapmotor” accolé au blason milanais suffit à réveiller les soupçons les plus profonds.
Mais cette violence des réactions révèle aussi autre chose : malgré toutes ses difficultés, Alfa Romeo reste une marque qui compte encore énormément. Une marque qui provoque, qui divise, qui passionne, et qui continue de porter une charge émotionnelle que bien d’autres ont perdue depuis longtemps. On ne se met pas dans un tel état pour une simple opération de plateforme. On se met dans un tel état quand on a le sentiment qu’un morceau d’identité automobile est en jeu.
Au final, oui, les avis sont partagés. Il existe une ligne pragmatique, minoritaire mais réelle, qui considère qu’une technologie chinoise n’est pas forcément un problème si elle permet à Alfa Romeo de revenir vite avec un modèle compétitif, bien dessiné et correctement mis au point.
Mais il serait faux de mettre sur le même plan les deux camps. Car à la lecture des réactions venues du site, de France, d’Italie, d’Allemagne, du Royaume-Uni ou même du Japon, une tendance se dégage très nettement : la méfiance domine, parfois très largement. Pour beaucoup, une Alfa Romeo d’origine chinoise serait une contradiction. Pour d’autres, ce serait peut-être acceptable sur un petit modèle électrique, mais seulement à titre d’exception. Et pour les plus fatalistes, ce débat dit surtout une chose : Stellantis doit vite clarifier ce qu’il veut vraiment faire d’Alfa Romeo.