
Ebauchée pendant la guerre, puis présentée en 1950, la Lancia Aurélia est une voiture mythique, conçue par Vittorio Jano et dessinée par Mario Boano de Ghia. Première voiture de série au monde à disposer d’un V6, cette berline baptisée en référence à la fameuse voie romaine reliant Rome au sud de la Gaule, fut le parfait mélange de luxe et de sportivité, l’ADN de Lancia. Elle revient sous une déclinaison de coupé au salon de Turin 1951 : c’est la B20 GT, qui a évolué en six séries distinctes, chaque itération capturant l’essence du Grand Tourisme. Un oiseau rare, avec seulement 3872 coupés et 761 roadster produits. Initialement équipée d’un moteur 2,0 litres, l’Aurélia bénéficie d’un moteur 2,5 litres en 1953. Dotée d’un moteur avant et d’une propulsion arrière, avec une boîte de vitesses manuelle à quatre rapports, sa puissance ne fût pas phénoménale, mais sa répartition des masses (50/50) lui conférait un équilibre exceptionnel, la rendant idéale pour les routes sinueuses d’Italie.
L’inspiration : un modèle unique qui a couru en 1951
La Bracco est la plus importantes des Lancia Aurelia B20 GT, puisque c’est elle qui a jeté les bases de la réputation de Lancia dans le Grand Tourisme. Aux Mille Miglia 1951, Giovanni Bracco, un pilote intrépide, tira profit des conditions météo dantesques pour envisager la victoire absolue, n’étant battu sur le fil que par la Ferrari 340 de Villoresi. Sa performance, au volant d’une voiture quasiment de série, stupéfia de nombreux observateurs.

Avec cette même voiture, Bracco se rendit ensuite aux 24 Heures du Mans, en tant que spectateur. Il s’avéra qu’il restait une place sur la grille, et Bracco prit donc part à la course avec sa B20GT (une autre époque !) pour finalement gagner en catégorie 2 litres ! La même année, il participe à la Carrera Panamericana, au Mexique. Pour réduire les résistances aérodynamiques, Bracco fit couper les montants de toit et obtint ainsi une Aurelia plus basse. Il se dirigeait vers une nouvelle victoire, jusqu’à une sortie de route au 4ème jour de course. Après cela, la voiture resta au Mexique, où elle participa encore à l’épreuve en 1952, et termina à la 9ème place. Et puis… plus rien.
Une restauration minutieuse
L’exemplaire piloté par Giovanni Bracco était donc unique, en disposant d’un toit expérimental abaissé pour lui garantir un meilleur aérodynamisme. Miraculeusement retrouvée au Mexique, mais dans un piteux état, elle fut ramenée en Angleterre où sa restauration fut menée à bien, dans les années 2010, par l’équipe de Thornley Kelham, une entreprise qui a débuté en 2009 comme atelier de peinture pour voitures de collection avant de devenir le centre de restauration complet.



Le projet de restauration a pris trois ans pour la ramener à la vie. L’équipe de Thornley Kelham s’est documentée, a beaucoup appris sur les innovations de cette Lancia et sur le programme de développement qui lui était associé. Les spécifications dont elle disposait lorsqu’elle a participé à la Carrera Panamericana ont été méticuleusement reproduites. Au moyen de scans 3D et de moules en polyester, Thornley Kelham parvint à reconstruire l’arrière de la voiture. Et ce n’est qu’après avoir reçu la bénédiction de différents experts Lancia qu’elle fut envoyée en cabine de peinture. Thornley Kelham décrit ce restomod comme « une B20GT profondément modifiée, résolument moderne et qui ne plaira pas aux puristes ».
Et pourquoi pas une production en petite série ?
Dévoilée au salon de Peeble Beach en 2014, cette B20 Bracco a connu un accueil enthousiaste et donné une nouvelle idée : produire une série limitée de restomods Aurelia B20GT « Outlaw », c’est à dire avec des améliorations modernes mais sans les contraintes des normes de restauration traditionnelles. Il n’y avait plus qu’à trouver les voitures donneuses et que les propriétaires sortent leur carnet de chèques ! Les restaurations ont pris pour base des Séries 5 et 6 moins recherchées, et qui étaient déjà dans un état assez délabré. Et c’est parti pour 5000 heures de travail !


La carrosserie subit d’importantes opérations. Les montants de toit sont raccourcis de 8 cm, de même que la ligne de toit, abaissée d’environ sept centimètres pour rappeler le modèle original de Giovanni Bracco. Les ailes avant et arrière sont élargies, permettant un élargissement des voies de 1,5 cm, et l’extérieur s’enrichit de détails raffinés tels que le bouchon de réservoir inspiré de la Monza et la prise d’air Nardi sur le capot. Aucun détail n’a été négligé, depuis les ailes élargies et les roues de style Jaguar de type D jusqu’à l’échappement personnalisé et la crémaillère de direction améliorée. Les rétros arrondis sont même une création maison.
Un moteur de la famille Lancia et quelques organes modernisés
Le moteur d’origine est remplacé par un V6 2,5 litres à injection provenant d’une Lancia Flaminia, dont la cylindrée est portée à 2,8 litres. Le V6 de 2,8 litres réalésé utilise également la boîte-pont d’origine de la Flaminia – complétée par un nouvel arbre de transmission pour supporter la puissance supplémentaire – et les carburateurs Weber de la voiture donneuse cèdent leur place à l’injection de carburant Omex.

La suspension est abaissée et l’amortissement optimisé, un arbre à cames plus performant est installé et les freins à tambour d’origine sont remplacés par un système hydraulique avec disques modernes. Ensuite, la boîte à air en aluminium, les collecteurs d’échappement, la ligne d’échappement, le radiateur en aluminium et le réservoir de carburant de compétition sont faits sur mesure.



À l’intérieur, l’habitacle est garni de cuir aniline, avec un ciel de toit en Alcantara et un volant à jante en bois pour une touche de modernité. Le pare-brise, plus étroit, est réalisé sur mesure, les vitres latérales sont en plexiglas et, clin d’œil au passé de voiture de course, un harnais quatre points est associé à un arceau de sécurité.
Un restomod apprécié par des esthètes
Thornley Kelham ne communique pas les performances de l’Outlaw, mais la puissance des différents modèles restaurés a oscillé entre 180 et 220 CV à 5 100 tr/min. C’est largement suffisant pour une voiture de 1 200 kg. Parmi ces différentes “Outlaw”, le châssis n°2 a la particularité d’appartenir à Danny Sullivan, ancien pilote de F1 et de CART, vainqueur des 500 miles d’Indianapolis en 1985. Les touches personnelles de Sullivan ont concerné les sièges Ferrari, le pédalier Tilton et un volant Lancia plus petit. La ligne de toit inclinée formée à la main, qui rappelle les voitures américaines classiques, provoque toujours un sacré effet visuel, le charme agit toujours après toutes ces années. La beauté intemporelle des italiennes ! A noter qu’un exemplaire s’est vendu aux enchères pour 533 000 dollars en 2025. Pas mal pour une voiture « qui ne plaira pas aux puristes ».
