
En 1976, Tyrrell fait sensation avec la P34 conçue par Derek Gardner : la monoplace dispose de 6 roues, dont 4 petites à l’avant. Cette solution audacieuse doit apporter plus de surface de contact au sol, donc plus d’adhérence, tout en réduisant la traînée. Les podiums acquis en début de saison et surtout le doublé de l’écurie en Suède semblent confirmer le bien-fondé de cette solution.

En conséquence, d’autres équipes développent des prototypes à 6 roues, mais avec des solutions différentes, car la P34 avait quelques écueils : du sous-virage, une usure rapide des gommes et la contrainte d’utiliser des pneus spéciaux de taille différente, ce qui poussa Goodyear à stopper le développement des pneumatiques. D’ailleurs, dès 1977, l’écurie Tyrrell recule dans la hiérarchie, faute de pouvoir poursuivre le développement de ce concept.
Dès fin 1976, le magazine italien Autosprint évoque les rumeurs concernant une Ferrari « 6 roues », sans la moindre photographie pour l’étayer. Mais la rumeur était bien fondée…A la différence de Tyrrell, Ferrari reprit l’idée des Auto-Union d’avant-guerre ou de l’Alfa Romeo V16 : des roues jumelles montées à l’arrière, sur le même essieu, et de même taille que les roues avant.
Un défi technique
Lors d’essais menés en mars 1977 à Fiorano, Sante Ghedini, responsable des relations publiques de Ferrari, invita un petit groupe de photographes et de journalistes à cesser toute prise de photos, car la Scuderia allait révéler son secret. Une fois les essais terminés sur la 312T2, Niki Lauda pris alors place dans une monoplace dénommée 312T6. C’est donc bien vrai : la Scuderia expérimentait une voiture avec six roues ! D’autres essais furent menés à Nardo, près de Lecce, sur le circuit de vitesse, où elle dépassa les 300 Km/h.



Ferrari réfléchissait à plusieurs solutions pour optimiser les performances des 4 roues arrière, dont celle de monter un vilebrequin entre les roues pour jouer sur la rotation. L’idée était que la roue interne puisse tourner moins vite que l’externe dans les virages. Ce système cependant posait d’autres contraintes, comme la liaison à la boîte de vitesses, le surpoids engendré et la répartition des masses. Ce n’était pas le seul souci : le plus évident, c’est que la 312T6 dépassait la largeur maximale règlementaire des monoplaces ! La T6 faisait 2,14 mètres de large, contre 2,03 à la T2. Ce qu’elle gagnait en longueur sur la P34, elle le perdait en largeur. On imagine aussi les difficultés de pilotage à Monaco, où l’on passe près des rails…

Casse-tête à la gomme
Les pneus posaient aussi d’autres soucis, avec des déformations radiales importantes à haute vitesse, réduisant considérablement la surface de contact avec l’asphalte et l’agilité de la voiture. Ferrari testa finalement une autre solution avec des pneus arrière jumelés réduits qui réduisaient la traînée, une hauteur de caisse abaissée de 6 centimètres pour améliorer le centre de gravité, un flux d’air amélioré et moins de déformation. Le poids induit par les pneus et les jantes supplémentaires, le tout à l’arrière, nécessitait de renforcer la carrosserie et la suspension. La voiture reçut ainsi des modifications supplémentaires, notamment la réduction de la longueur des arbres de transmission.
Cependant, la fabrication des pneumatiques spéciaux eux-mêmes restait délicate. Comme cela avait déjà été constaté avec la Tyrrell P34, les contrats d’exclusivité d’une écurie avec un fournisseur de pneumatiques constituaient déjà un problème majeur.
La FIA met le holà
Après d’autres séances infructueuses avec Lauda et Regazzoni, dont une qui se termina par un crash, Ferrari annonça au printemps 1977 la fin des essais de la T6 tant que Goodyear n’aurait pas fourni de pneumatiques spéciaux. Quoi qu’il en soit, la FIA finit par interdire les voitures à six roues en 1982, alors que Williams planchait sur une monoplace similaire dont les essais étaient très prometteurs. La T6 pour sa part avait déjà rejoint le cimetière des projets inaboutis.

Déjà à cette époque, la F1 était un terrain propice pour l’espionnage, les fuites et les rumeurs. Ferrari avait même fait fuiter en 1976 la photo d’une 312T8 à 8 roues (quatre à l’avant, quatre à l’arrière). Il s’agissait évidemment d’un photomontage, qui faisait partie de l’intox habituelle pour inciter d’autres écuries à se lancer inutilement dans des projets de développements coûteux en temps et en ressources. On imagine aussi la galère des mécanos préposés aux changements de pneus !
