
Dans les années 80, les coûts en F1 ne sont pas encore faramineux et les règles d’engagement plutôt souples, ce qui permettait à petites équipes de tenter leur chance. Au temps des “années fric”, la F1 attire toutes sortes d’investisseurs sulfureux qui pouvaient, moyennant quelques millions, se payer une écurie et recruter des pilotes payants aux mallettes bien remplies.
La F1 a vu passer des personnages comme Van Rossem et son écurie “Moneytron”, du nom de son système informatique de prédictions des variations boursières (qui fut en réalité un système de Ponzi). Ou encore Akira Akagi, propriétaire de Leyton House, rattrapé par des affaires de blanchiment et de fausses factures. Nous avions aussi parlé du projet Lamborghini financé par un consortium mexicain GLAS, dont le patron se volatilisa ! Les écuries italiennes pullulèrent à la fin de la décennie 80 (Life, Fondmental, Osella, etc) mais aucune n’arriva à la cheville d’Andrea Moda en termes de rocambolesque.
Une écurie installée près d’un atelier de chaussures
Présent depuis 1987, le team Coloni, criblé de dettes, est racheté fin 1991 par l’homme d’affaires Andrea Sassetti, qui veut l’engager en 1992 sous la bannière “Andrea Moda”, son entreprise de chaussures. L’homme, énigmatique (on racontait qu’il avait fait fortune au poker) et totalement novice en sport auto, est aussi à la tête d’une chaîne de discothèques en Italie. Beaucoup s’interrogent sur sa capacité à gérer une équipe et ses intentions. Début 1992, la nouvelle structure est installée… dans l’un des entrepôts de chaussures Andrea Moda, et jouxte un atelier de confection. Ça commence bien !
À propos de son unique visite dans les locaux, Perry McCarthy, pilote souffre-douleur de l’écurie, déclara qu’il se sentait « plus dans un repaire criminel que dans un siège social d’une écurie de Formule 1». On est loin de Maranello ou de Woking en effet ! Andrea Moda ne dispose pas du matériel nécessaire et emprunte des outils à d’autres écuries. Un mécanicien et un chauffeur sont aussi recrutés parmi des artisans de son usine de chaussures. Une brochure promotionnelle tournait aussi avec en couverture une « ombre de femme nue jouant du saxophone », une drôle de communication vous en conviendrez…
Faux départ à Kyalami
Pour débuter la saison 1992, l’équipe remet à niveau la vieille Coloni C4 et achète deux moteurs V10 Judd, utilisés l’année précédente par la Scuderia Italia. Les Italiens Alex Caffi, passé par Arrows, et Enrico Bertaggia sont recrutés comme pilotes. En Afrique du Sud, manche inaugurale de la saison 1992, Sassetti détone dans le paddock de Kyalami avec son look de biker et ses lunettes teintées. Les mécanos, tout en noir aussi, ont aussi un drôle de dégaine.

Conformément à la réglementation, 30 pilotes étant admissibles aux qualifications, une séance de préqualifications est organisée le vendredi matin afin d’éliminer deux pilotes sur les 32 engagés. Étant considérée comme une nouvelle écurie, Andrea Moda se doit d’y participer. La première polémique surgit à l’issue du contrôle technique : les commissaires sportifs excluent Andrea Moda ! Sassetti a déclaré Andrea Moda comme une nouvelle équipe, or les Accords Concorde stipulent qu’une nouvelle équipe doit s’acquitter d’une caution- ce que Sassetti n’a pas fait – mais aussi présenter un nouveau châssis.
Andrea Moda étant considérée comme un « nouveau constructeur », la C4B n’est pas considérée comme une nouvelle voiture. De toute manière, la petite équipe italienne n’est absolument pas apte à disputer ce Grand Prix. Un seul exemplaire est disponible pour Alex Caffi, Enrico Bertaggia devant se contenter d’un modèle « en cours d’assemblage », qui n’a vraisemblablement jamais existé. La réalité du terrain est impitoyable. Le jeudi, Caffi prend part à une séance d’entraînement avec la Coloni C4B, mais n’effectue qu’un demi-tour de piste, sa monoplace étant victime d’une batterie défectueuse.

On fait les fonds de tiroir
Deux jours après le Grand Prix d’Afrique du Sud, un accord avec la FISA est conclu, selon lequel Andrea Moda est admise à condition qu’elle engage un châssis inédit. L’écurie n’ayant ni les moyens ni le temps de concevoir une nouvelle monoplace, elle s’était tournée fin 1991 vers le bureau d’études britannique Simtek, fondé en 1989 par l’ingénieur Nick Wirth et Max Mosley, le président de la FISA (tiens donc). En 1990, Simtek avait travaillé en secret sur une monoplace pour BMW, désireux d’entrer en F1. Le projet finalement abandonné, Wirth vend le projet S192 à Andrea Moda.
Néanmoins, les deux monoplaces ne sont jamais prêtes simultanément à l’emploi, l’écurie ne disposant pas d’assez de pièces. Ainsi, la S921/2 est considérée comme une voiture-mulet et un réservoir de pièces détachées pour la S921/1. De plus, celle-ci hérite des pièces défectueuses de la première voiture, comme la colonne de direction ou les suspensions.

L’écurie est malgré tout présente au Mexique et évite une amende de 200 000 dollars. Les pilotes changent aussi. On recrute Roberto Moreno, qui avait été évincé brutalement de Benetton fin 1991 pour laisser place au novice Michael Schumacher. Après quelques piges pour Jordan et Minardi, le brésilien, qui a fait l’essentiel de sa carrière dans de petites écuries, est « l’homme des cas désespérés ». L’autre recrue est Perry McCarthy, qui n’apporte aucun budget à l’écurie, en remplacement d’Enrico Bertaggia. Pilote-essayeur pour Footwork Racing en 1991, McCarthy a été aidé par Jordan et l’agent de Nigel Mansell pour décrocher un volant chez Andrea Moda, mais n’a droit à aucun salaire. Il finance même ses déplacements en tant qu’employé comme coursier ! Mais au brésil, McCarthy n’a pas la superlicence indispensable pour courir !
McCarthy le souffre-douleur
Aux préqualifs d’Interlagos, Roberto Moreno quitte les stands à vingt minutes de la fin de la séance. Des observateurs jugent les hommes d’Andrea Sassetti « désorganisés, ridicules et démunis». Le Brésilien échoue à 15 secondes du dernier qualifié. Enrico Bertaggia, qui a trouvé de nouveaux commanditaires à hauteur d’un million de dollars, tente de revenir. Andrea Sassetti souhaite limoger McCarthy mais la FISA refuse car les deux changements de pilotes autorisés par le règlement ont déjà été faits. McCarthy devient alors « le paria de l’équipe » : Sassetti tente de le pousser à la démission en le laissant rarement prendre la piste et en lui donnant un matériel indigne. McCarthy raconta notamment qu’un de ses mécaniciens était l’année précédente un cuisinier de Minardi et qu’il n’y comprenait rien en réglages. Lors de la quatrième manche en Catalogne, les mécaniciens l’oublient volontairement à l’hôtel pour qu’il arrive en retard à la séance de qualification. Il parvient tout de même à prendre la piste, mais son moteur casse dès sa sortie des stands.
À Monaco, il pilote une S921 dont le siège baquet est inadapté à son corps. Après trois tours, il doit rentrer aux stands afin de laisser sa monoplace à Roberto Moreno, la sienne n’étant pas prête. La brève apparition de McCarthy est considérée comme un simple alibi pour que l’écurie ne soit pas sanctionnée.

Gaffes en série
Moreno réalise un petit exploit en Principauté et se qualifie en vingt-sixième et dernière position pour la course. Il reste en dernière position jusqu’au onzième tour, lors duquel il abandonne en raison de la casse de son moteur Judd. Ce sera la seule apparition en course de la voiture ! Peu après l’épreuve monégasque, alors qu’un incendie criminel ravage une de ses discothèques, Sassetti, qui fuit les flammes, se fait tirer dessus, mais en réchappe. Des liens sont établis entre l’entrepreneur italien et la mafia. Andrea Moda fait désormais plus souvent parler d’elle pour ses frasques que pour ses performances en piste.
Au Canada, l’écurie arrive sans ses moteurs Judd. Raison invoquée ? Un orage s’est abattu sur Londres et le commandant de bord a exigé que l’on décharge plusieurs caisses de fret par mesure de sécurité et, manque de chance, ce sont ses caisses qui ont été sacrifiées. Finalement, l’équipe britannique Brabham, également motorisée par Judd, prête son moteur de rechange.
Quinze jours plus tard, le Grand Prix de France est impacté par une grève des transporteurs routiers. Toutes les écuries réussissent à rejoindre le circuit de Magny-Cours sauf Andrea Moda. Preuve de l’amateurisme de l’équipe, Sassetti prévient, par télécopieur, Bernie Ecclestone et non les représentants officiels du circuit. L’écurie est condamnée à 400 000 dollars d’amende. Certains soupçonnent Sassetti de faire volontairement l’impasse sur la manche française afin d’économiser de l’argent. Cette nouvelle frasque entraîne la démission de plusieurs membres du personnel de l’équipe ainsi que le retrait de la quasi-totalité de ses commanditaires. Financièrement, le précipice se rapproche.
A Silverstone pour le Grand Prix de Grande-Bretagne, McCarthy dispute les pré-qualifications avec des pneus pluie usagés alors que la piste est sèche, tandis que Moreno tombe en panne d’essence quasi-immédiate car on a oublié de faire le plein. Deux semaines plus tard, au Grand Prix de Belgique, McCarthy prend la piste…avec la coque qui a subi deux crash-tests imposés par la FISA et a perdu toute rigidité. De plus, son équipe lui a installé une colonne de direction cassée par Moreno lors du Grand Prix précédent. Le Britannique ne l’apprend qu’en cours de session, par radio…
La F1 réagit enfin
L’épreuve belge marque la fin du cirque. Le vendredi, un huissier de justice vient saisir du matériel, Andrea Sassetti n’ayant pas payé un fournisseur. En fin de journée, il se bat avec plusieurs mécaniciens pour des salaires impayés. Sassetti et le nouveau directeur sportif de l’écurie, Sergio Zago, sont ensuite arrêtés et inculpés de de faux et usage de faux avant néanmoins d’être relaxés. À la suite de cette arrestation, John Judd se rend dans le paddock en raison de factures impayées. McCarthy, considérant que sa vie n’est plus en sécurité, quitte l’écurie.
La coupe est pleine, car l’image de la F1 est désormais atteinte par ces frasques indignes. La FISA annonce l’exclusion définitive d’Andrea Moda, avec effet immédiat. La décision se fonde sur un article du règlement sportif préconisant l’exclusion d’un concurrent « qui ne dirigerait pas son équipe d’une manière compatible avec les normes du championnat ou s’il nuit à la réputation de celui-ci. »
Dernier coup de poker à Monza
Toutefois, trois jours plus tard, en marge du Grand Prix d’Italie, Sassetti ne s’avoue pas vaincu. Ecclestone ordonne que les portes du paddock leur soient fermées. Le sulfureux patron se tourne vers le tribunal de Monza, arguant que la décision fédérale est injuste puisque la justice belge l’a relaxé. Le magistrat lui donne raison, et Andrea Moda pénètre dans le paddock avec le soutien des carabinieri. Mais l’affaire n’en reste pas là. Le « Grand Argentier » Ecclestone rencontre Sassetti et lui affirme qu’il ne laissera pas rouler Moreno. Sassetti revient alors vers le juge de Monza qui, cette fois, se déclare incompétent. Andrea Moda plie bagages et disparaît définitivement.
Que sont devenus les personnages de cette histoire ? Moreno rebondira encore dans quelques petites écuries avant de connaître plus de succès en CART. Perry McCarthy continue sa carrière en Endurance jusqu’au début des années 2000, puis jouera le premier Stig dans Top Gear. Quant à Sassetti, il a persévéré ensuite en Indycar, en tant que sponsor, avant de se retirer. L’entreprise de chaussures a fait faillite en 2005. Dix ans plus tard, il fut condamné par la justice italienne pour une autre affaire de faillite frauduleuse. Aux dernières nouvelles, il est toujours dans le milieu des affaires.
Andrea Moda, une histoire complètement hors-normes et ridicule, mais qui a fait aussi tout le charme d’une F1 désormais révolue, qui a laissé place à un sport très formaté, professionnel et millimétré. Sachez aussi que cette folle histoire a eu droit à un documentaire sur Prime Video : Andrea Moda Formula – La Scuderia Più Folle Di Sempre »